Inclusivité invisible ou explicite ? Petite pratique de réécriture

Posted by on avril 30, 2020 in Blog | Commentaires fermés sur Inclusivité invisible ou explicite ? Petite pratique de réécriture

Inclusivité invisible ou explicite ? Petite pratique de réécriture

 

Le livre dont je vais tirer un extrait qui servira de support à cet exercice de réécriture en langage inclusif est destiné aux adolescent·es. À ma connaissance, Je suis qui, je suis quoi ? est une première dans le paysage éditorial français pour ce public, parce qu’il normalise les identités de genre non binaires et trans et les orientations sexuelles non hétérosexuelles, asexualité comprise. Autant dire quelque chose de totalement novateur pour une parution dans une maison d’édition de cette dimension (il s’agit de Casterman). Et témoin parmi tant d’autres, s’il en était besoin, du fait que l’édition jeunesse n’est pas vouée à la reproduction des stéréotypes et à la négation des réalités.

Car c’est bien ce qu’il semble se passer quand les livres traitant aux questions du corps, de la puberté et des attirances, reproduisent un monde binaire bourré d’évidences et de stéréotypes tout droit sortis d’un imaginaire patriarcal au service d’un ordre du monde dommageable pour tout le monde. Quand la réalité, c’est une variété de corps, d’expressions de genre, de ressentis, de désirs, d’attirances ou d’absence d’attirance qui se fichent bien des normes.

Et c’est bien le propos de ce livre pour les 11-15 ans, où l’on trouve par exemple des témoignages de personnes homosexuelles, bisexuelles, asexuelles, pansexuelles, trans… À ce niveau de déconstruction des normes, je m’attendais à une écriture utilisant les outils développés ces dernières années pour représenter la non-binarité et les personnes trans – comme le point médian et les néologismes – et à une prise en compte explicite et systématique des personnes trans et non hétéros, pour achever la déconstruction des normes cissexistes (qui partent du principe que l’identité de genre des personnes est conforme au sexe/genre qui leur est assigné à la naissance).

Le langage qui nous est le plus familier est imprégné lui aussi des représentations que déconstruit ce livre. La plupart des termes désignant des personnes sont par exemple genrés en fonction du genre de cette personne, forcément féminin ou masculin. Dans ce contexte, sortir de la binarité tout en restant lisible et intelligible est un défi de taille que tente de relever une écriture non discriminante qui n’en est assurément qu’à ses débuts.

 

 

 

 

Pour prendre conscience de certains de ces défis, je vous invite à repérer dans cet encadré intitulé « Indispensable préservatif », ce que révèlent de la prise en compte des genres et des sexualités les différentes stratégies de formulations utilisées.

Texte original

Ça y est ? On est d’accord, on est sûr(e) de son désir, de son choix ou on a simplement envie parce qu’il/elle nous fait craquer ? C’est génial. Mais attention, le consentement partagé et même l’amour n’ont jamais protégé des infections sexuellement transmissibles (IST), comme le VIH par exemple. Un préservatif, ça peut sauver la vie. Il faut toujours en avoir sur soi. Et puis il évite aussi de tomber enceinte.

Remarque préalable

En l’absence d’explicitation de ce qui ne relève pas de la norme, l’intériorisation que nous avons faite de la norme joue généralement dans son sens. Là on dépasse (en partie) la question du marquage de l’identité de genre des personnes dans le genre grammatical pour entrer dans la question de l’invisibilisation de certaines problématiques de genre. Non pas parce qu’on veut les rendre invisibles, mais parce qu’on n’a pas appris à les prendre en compte, du fait de la norme hétéro et cis (qui présuppose et valide le fait que les personnes soient hétérosexuelles et s’identifient au sexe/genre qui leur a été assigné à la naissance).

Ainsi, le préservatif est présenté ici comme la seule protection possible contre les IST (infections sexuellement transmissibles). Comme il est rarement question dans ce contexte de préservatif interne, on a tendance à visualiser un préservatif externe, destiné à recouvrir un pénis (un peu comme la Coupe du monde de football évoque la Coupe du monde de football masculin, dans la mesure où on n’explicite de fait le genre des équipes sportives que quand elles sont « féminines »). Comme par ailleurs ce préservatif « évite de tomber enceinte », on comprend qu’il est question de relations entre une personne produisant des ovules et une personne produisant des spermatozoïdes. Bref, dans ce contexte où ce qui ne relève pas de la norme n’est pas nommé, de relations cishétérosexuelles. Ce n’est pas la seule lecture que l’on puisse en faire, mais encore une fois, la non-explicitation joue en faveur de la norme.

Pour normaliser pleinement tous les genres et toutes les orientations sexuelles, il faudrait prendre en compte le fait que les relations sexuelles entre personnes assignées filles ne sont pas exemptes de risque de transmission d’IST (voir cette vidéo de l’excellente chaîne Sexy Soucis de Diane Saint-Réquier), notamment en période de règles pour le VIH, et parler de digue dentaire, utile par ailleurs pour tous les contacts bucco-génitaux et bucco-anaux, susceptibles de concerner tous les corps et toutes les configurations de rencontre de ces corps.

D’autre part, dire que le préservatif évite de tomber « enceinte » ne prend pas en compte le fait que les personnes porteuses d’ovules et d’utérus peuvent être des garçons trans.

En termes de réécriture, prendre ces réalités en compte suppose de porter son attention sur le genre grammatical renvoyant aux personnes ainsi que que les informations transmises (on voit que déconstruire les normes prend du temps – ou un certain volume de texte et d’images alternatives –, et qu’on ne peut attendre ce travail gigantesque d’un seul livre, c’est toujours bon de le rappeler !).

 

Formulations alternatives

 

Réécriture

Je vous propose de vous essayer à deux types de réécriture :

– la version écriture épicène (et plus spécifiquement des termes ne représentant pas un seul genre) et écriture non genrée (avec des formulations ne renvoyant pas au genre des personnes). À vrai dire la typologie de l’écriture inclusive trouve vite ses limites, disons qu’il s’agit de la version actuellement « passe-partout », « invisible », de l’écriture inclusive. C’est la plus coûteuse en termes de réécriture parce qu’elle nécessite certaines contorsions pour utiliser de manière non binaire une langue genrée dont la majeure partie des références aux êtres humains leur attribuent un genre, et ce de manière binaire (féminin ou masculin) ;

– la version avec usage du point médian et de néologismes, qui a l’avantage d’expliciter ce qui ne relève pas de la norme (une personne n’est pas soit masculine soit féminine, elle est « masculine ou féminine » ou les deux – pour l’option aucun des deux, c’est-à-dire agenre, il faudrait utiliser des néologismes neutres, je n’en utilise pas ici), et permet ainsi aux personnes concernées de se reconnaître et aux autres de se retrouver face à une autre réalité que la leur.

Voilà mes deux versions, que vous pouvez comparer avec les vôtres (en gardant à l’esprit qu’il est plus facile d’écrire directement de manière inclusive que de réécrire un texte pour le rendre plus inclusif : le résultat est la plupart du temps beaucoup plus fluide).

Version 1 : écriture inclusive « invisible »
Ça y est ? On est d’accord, on a du désir, on a pris une décision claire ou on a simplement envie parce que cette personne nous fait craquer ? C’est génial. Mais attention, le consentement partagé et même l’amour n’ont jamais protégé des infections sexuellement transmissibles (IST), comme le VIH par exemple. Un préservatif peut éviter une éventuelle grossesse, et, comme une digue dentaire (qu’on peut au besoin fabriquer avec un préservatif), ça peut sauver la vie. Il faut toujours en avoir sur soi.

Version 2 : écriture inclusive « explicite »
Ça y est ? On est d’accord, on est sûr·e de son désir, de son choix ou on a simplement envie parce qu’iel nous fait craquer ? C’est génial. Mais attention, le consentement partagé et même l’amour n’ont jamais protégé des infections sexuellement transmissibles (IST), comme le VIH par exemple. Un préservatif peut éviter de tomber enceint·e, et, comme une digue dentaire (qu’on peut au besoin fabriquer avec un préservatif), ça peut sauver la vie. Il faut toujours en avoir sur soi.

Si vous avez réécrit le texte, est-ce que ça a été compliqué ? Qu’est-ce qui l’a été le plus ? Avez-vous trouvé une solution fluide ou restez-vous sur une sensation d’inachevé ? Y a-t-il des points importants qui vous ont échappés ? D’autres dont vous ne voyez pas la pertinence ? D’autres qui m’auraient échappés ?
Qu’est-ce que chacune des versions change à votre réception du texte ? Est-ce moins clair ? Y a-t-il des informations qui sont perdues, d’autres qui sont apparues ?
Gardons à l’esprit qu’il n’y a pas de solution parfaite, plutôt des choix que l’on fait en fonction du contexte, du public, pour des raisons d’intelligibilité et d’accessibilité du texte également (je pense notamment aux difficultés que peut générer l’usage du point médian pour les personnes en apprentissage de la lecture, présentant un trouble en -dys, ou les personnes aveugles utilisant un lecteur d’écran). Et que les usages ne manqueront pas d’évoluer vers plus de clarté et de simplicité.

Je vous invite à partager cette petite expérience avec toutes les personnes qu’elle est susceptible d’intéresser 🙂

Et pour les personnes qui souhaiteraient se former à une écriture non discriminante, je rappelle que la formation en ligne de 11 semaines APPRENDRE À ÉCRIRE SANS DISCRIMINER est au tarif de 70 € (au lieu de 107 €) jusqu’au DIMANCHE 3 MAI 2020.

 

Prenez soin de vous !